Que faire ?

Que faire ?

Je ne sais pas quoi faire.
Je suis face à une force qui me dépasse.
Je suis devant un gestionnaire qui est payé pour bien gérer son établissement.
Avoir de bons ratios, équilibrer les charges et les produits.
Ça je peux le comprendre.
Mais ce que je ne comprends pas,
C’est pourquoi ce mépris ?
Pourquoi mépriser ses vieux qui coûtent tant, ses soignants avec leurs idées humanistes d’un autre temps, ses familles, ses gens modestes qui ne savent que râler…

Que faire face au mépris ?
Expliquer les valeurs soignantes, la place de l’humain dans notre tâche ?
A quoi bon, cela fait des années que des soignants s’y attellent en vain face à la horde de gestionnaires arrivés en force dans le monde médicale.
L’humain prend du temps, l’humain n’est cependant pas quantifiable.
Mais cela n’existe pas puisque ça ne rentre pas dans les ratios !
Par contre cela devrait coûter ?
Quelle idée ! Ils ne connaissent rien à la gestion ces soignants !

Lui parler sa langue ?
Ça va finir par vous coûter cher : les arrêts maladie, le matériel à 2 sous qu’il faut remplacer, les plaintes des familles …
Non, les concepts de gestion savent comment gérer un établissement.
Impossible de tout remettre en question.
Et s’il y a des coûts supplémentaires, c’est à cause du personnel qui ne joue pas le jeu.

C’est un dialogue stérile basé sur le mépris.
Il y a ceux qui savent et les autres.

Mais au fait, c’est quoi le mépris ?
Un désintérêt de l’autre, une mise à distance, une négation.
J’enlève de ma compréhension de la situation tout ce qui me dérange, tout ce qui ne rentre pas dans ma grille de lecture.
Ça n’existe pas
Des soignants amers ? nan
Des résidents délaissés ? nan
Des souffrances non soulagées ? nan

Certains peuvent avoir la faiblesse d’admettre à demi mot.
Mais ils n’y peuvent rien.
C’est le système qui est comme ça …
Bien sur et vous n’êtes pas responsable de vos actes
Comme un gardien d’Auschwitz …

Que faire?

Nier son mépris ?
Passer outre ?
En tout cas, ne pas le mépriser à notre tour.
Rester fidèle à nos valeurs.
Garder nos priorités.
Ce qui peut paraître une piètre résistance.
Mais qui est en fait essentiel et très profond.
Ne pas abdiquer.

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Suspendu dans l’instant

Quel étrange instant.
Cet instant où le doute est encore là.
L’instant où le souffle s’arrête mais la personne semble encore là.
On dirait parfois qu’elle respire encore.
Qu’elle va nous dire « allez y doucement ».
Cet instant en suspens.
Où chacun va se réfugier dans ses retranchements :
« ah ben j’ai bien fait de venir moi… » dit l’intérimaire.
« Bon ben, c’est la première fois que je fais ça et ça va être sur quelqu’un de mort » dis-je avant mon soin. « Ben… au moins, tu vas pas lui faire mal… »

Cet instant où la personne n’est pas encore déclarée décédée, où la famille n’est pas encore au courant.
Un entre-deux.
Où nous sommes seuls avec la personne.
Tous les sens en suspens la regardant, la touchant, la sentant.
C’est bien là ? C’est maintenant ?
Puis il faut se ressaisir, agir, appeler le médecin, prévenir la famille, les collègues.
Faire la toilette pour habiller la personne nettoyée, dans des draps propres, les mains posées sur le cœur au repos.
Ca y est elle est prête à être vue par les proches.
Elle prend son statut de personne morte.
Fini cet entre deux.
Place à cet autre instant cru et vif.
Où les proches entrent dans la chambre.
Et découvrent qu’elle n’est plus elle, qu’il n’est plus lui.
Cet instant où ce sont eux qui rentrent dans une autre dimension.
Perdu dans un entre-deux.
Avant de réaliser.
Indescriptibles effets que provoquent ces instants sur les vivants.

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Une vieillesse mal aimée

Parfois, une famille me fait des réflexions sur la prise en charge de leur mère ou leur père :
Était-ce vraiment nécessaire de le faire hospitaliser ?
Était-ce nécessaire de faire des examens ?
La réponse bien sur dépend de chaque situation.
Du cas par cas.
Aujourd’hui la science gériatrique peut fournir des réponses moins invasives, moins lourdes pour apporter une certaine qualité de vie (en fonction de la maladie bien sur)
Mais quelle est cette qualité de vie ?
On parle beaucoup d’acharnement thérapeutique ou d’obstination déraisonnable.
Mais à mon sens, la question n’est pas médicale, légale ou juridique.
La question est sociétale et individuelle.
Que donnons nous comme choix de vie à nos anciens ?
Quel rapport avons nous avec nos vieux ?
Quel rapport ai-je avec la vieillesse, ma vieillesse ?
La vraie question est :
Compte tenu de la façon dont on traite nos anciens, pourquoi vouloir prolonger la vie ?

Je voulais travailler dans un lieu où se trouvent des personnes en souffrance notamment à cause de leur exclusion.
Comme s’ils étaient mis en quarantaine pour leur bien et celui des autres.
Et bien j’y suis.
Je travaille dans un Ehpad, un lieu où les personnes âgées dépendantes ne pouvant plus vivre chez elles se retrouvent.
Parfois abandonnées par leur famille.
Parfois traitées comme un fardeau qui coûte trop cher.
Parfois surprotégées.
Dans l’ennui, le besoin d’amour, de reconnaissance, le poids de leur corps de moins en moins malléable, de plus en plus douloureux, la mort enracinée dans leurs pensées, la fragilité de la vie, la fatigue de toute cette souffrance …
Que leur proposons nous ?
Un lieu de vie où l’argent est le nerf de la guerre comme partout dans ce monde.
Un lieu où le peu de personnel présent s’épuise à faire l’impossible : prendre soin d’une personne fragile en moins de 10 mn.
Un lieu où la loi, les responsabilités, la peur des litiges prend le pas sur la confiance et la relation au résident et son entourage.
Un lieu où le personnel et sa direction peut finir par oublier pour qui il est là.

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Un engrenage duquel la personne âgée ne peut plus s’extirper.
Où elle attend la fin.
Sans que personne ne lui demande qui elle est, ce qu’elle vit.
Sans relation, la vraie, celle qui l’accompagne, l’écoute, lui laisse exprimer sa fragilité, son besoin des autres, sa dépression, ses angoisses et qui tente de lui apporter un peu de douceur dans ce qui lui reste à vivre.

Les petits tyrans

En bas de l’échelle hiérarchique,
Anciennes dans l’établissement,
Connaissant chaque recoin du bâtiment et tout ce qui s’y cache,
Ainsi que tout son historique humain depuis sa création,
Les petits tyrans se battent pour exister.
Pour cela le meilleur moyen est de séparer, diviser, maintenir une tension, crier plus fort que les autres etc…
Autant dire, des collègues très agréables  …
Mais pourquoi utiliser le conflit et l’hostilité pour exister ??
Ont-elles si peur que ça ?
Cela doit leur être plus facile que d’utiliser la patience et l’ouverture d’esprit.

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En même temps, cela fonctionne, du moins un temps.
Parce qu’heureusement la vie s’écoule et rien n’est immuable.
Tout édifice finit pas s’effondrer.
Et alors là, je me demande bien en quoi vont se transformer les petits tyrans ?

Immédiateté de l’instant

Le regard mouillé, vos sens à l’affût,
Vous écoutez tous les mots que je prononce.
Peut-être des informations nouvelles au sujet de votre maman en train de partir.
Comme ma maman écoutait l’infirmière de l’Ehpad quand elle accompagnait sa mère dans ses derniers souffles.

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Me voilà de l’autre côté.
Je sais le poids des mots, l’impact que je ne peux mesurer complètement.
Faire attention aux mots, quitte à me reprendre.
Attention de l’instant.
Naviguer dans l’immensité de l’inconnu et ses mystères.
Entrer en contact avec la souffrance de la séparation imminente.
Le ventre me brûle.
Essayer d’être juste, ni trop, ni trop peu.
Laisser place au mystère, même si vous aimeriez savoir, comprendre, quantifier,
Encore longtemps ?
Garder la magie de la mort comme de la vie.
Aussi inconfortable soit-elle …

Une consult particulière

Deux monde se rencontrent mais ne se comprennent pas.
Un spécialiste d’un organe reçoit une patiente parmi tant d’autres.
Un soupire pour démarrer la consultation …

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Puis c’est partie pour la énième « consult » : le bilan, les radios, une prise de tension …
– Bon c’est parfait, les chiffres sont bons.
– Oui mais je ne vais pas bien …
– Oui mais là il n’y a aucune raison de ne pas aller bien, les chiffres sont bons, pas de souci dans un avenir proche, c’est parfait !
– Oui je sais, mais je ne vais pas bien quand même…
– …
Deux mondes se croisent mais ne se rencontrent pas.

Le vécu du malade et la visite de contrôle du médecin plombier.

Le corps comme machine qui doit fonctionner car il permet qu’on existe.
Aucune relation avec ce corps.
On sait pourtant qu’il existe un lien entre le corps et le vécu émotionnel.
Mais bon, rien ne vaut la biologie, l’imagerie !
Le corps comme une entité indépendante qui mène sa vie déconnectée de la personne.
C’est ainsi qu’on suit un patient qui a une maladie chronique avec le nez dans les chiffres.
On peut entendre qu’il y a un impact dans la vie du patient mais ça, c’est éventuellement le domaine d’un autre spécialiste.
C’est incroyable cette farouche opposition à écouter !
Écouter le corps, écouter l’autre, écouter ses propres limites.

Le secteur de la santé va mal mais il souffre surtout d’un mal de sens, d’honnêteté et de reconnaissance de ses failles.
Lui, il soupire, il finit même par m’avouer qu’il en a marre de la médecine…
Ben oui, ça m’étonne pas !
Finalement, ce médecin je sens qu’il a autant besoin d’aide que moi !
C’est surement pour ça d’ailleurs qu’il y a eu une amorce d’échange et de rencontre …

Je veux et j’exige

Échange virtuel sur le net avec une dame qui réclame le droit de se suicider avec l’aide d’un médecin.
Une réponse amère voire offensive à mes questions :
« oui, celui que vous nommez «L autre », c’est à dire le législateur , est responsable de ma lente agonie s’il refuse, alors que j’en ai exprimé la volonté, de me l’abréger. Je ne demande à personne de le faire si c est contraire à ses convictions, mais de me permettre de le faire de façon douce ou assistée par un médecin en accord avec mon choix. Et je ne pense pas que ma vie soit responsable de ma maladie. Je ne vois pas pourquoi, vous ou un autre auraient ce droit, de me refuser ce choix. Libre à vous de décider autrement, pour vous même lorsque vous serez en fin de vie ou confronté à une agonie sans espoir. »

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Le choix de l’égo qui se croit séparé de l’Autre.
Un Autre responsable de ce qu’il anticipe.
Un Autre dont la volonté ne peut qu’être en opposition avec la sienne.
Sans même avoir eu un quelconque intérêt pour cet autre qui l’interpelle.
Sans même avoir pris le temps de le rencontrer même virtuellement.
Une colère.
Non pas une colère qui voit et tranche mais une colère qui refuse.
Un grand NON.
Un vide énorme dans cette image de « l’agonie sans espoir ».
Aucune place pour l’inconnu.
L’illusion d’une mort douce sous contrôle.
Comme solution à la souffrance
Comme s’il y avait une solution …
Ça se saurait !
Depuis le temps que l’humanité la fuit cette souffrance !
J’espère que cette dame pourra trouver de la douceur dans la vie qui lui reste à vivre.

« La guerre est une maladie affreuse ». Voltaire
La maladie vécue comme une guerre est aussi affreuse.

 

Un diplôme pour rencontrer l’autre

Bientôt le diplôme…

Mais au fait pour faire quoi ?

On nous a appris à lâcher notre idéal de soin, mais il ne faut pas confondre avec lâcher notre motivation initiale pour rentrer dans un moule.

Maintenant il est temps de revenir à ma motivation première.

Ce que je souhaite au cours de ma pratique, c’est :

Rencontrer l’autre, image

Entrer en contact avec ses failles, ses travers, ses angoisses et ses névroses qui apparaissent lorsque il est vulnérable.

Mais aussi ses forces et ses joies.

Utiliser tous les sens pour entrer dans un contact direct, cru, vrai.

Me joindre à l’autre dans son chemin tumultueux.

Et peut-être soulager quelque chose.

Cela n’arrive pas souvent.

Mais quand cela est arrivé pendant la formation, cela a été un vrai bonheur.

De se sentir dans un contact vivant.

En fait c’est ça qui m’anime.

Le soin n’est pas le but en soi mais devient un moyen de médiation pour entrer dans cette intimité.

Maintenant, à moi de trouver le lieu d’exercice et les soins les plus propices à cette rencontre.

Voeux 2017

Plus l’humain se sent pauvre, en danger, dans l’ennui, privé de quelque chose, plus il vide la planète de sa substance.
Alors pour 2017, ce que je souhaite à notre petite planète et à tous ses habitants :

Moins d’aveuglement, de paresse, de dépression,
Moins de passe-temps qui vident l’humain,
Moins d’égo, moins de centrisme,
Moins de sentiment de pauvreté et d’avidité,
Moins de fuite dans des refuges qui partent en fumée
Moins de peur.

Pourquoi pas :
Être plus de curieux, plus fougueux, plus confiant ?
Se nourrir d’activités qui vivifient et rafraichissent véritablement ?
Mettre plus de douceur dans son rapport aux autres et à la nature ?
Apprendre à discerner, se laisser surprendre et déguster ce qui se présente ?
Voir et accepter le plus difficile ?
Vivre la vie avec joie et audace ?

La planète nous en sera reconnaissante.

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Toujours debout

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Tu seras resté toujours débout Jéjé,
Jusqu’au bout.
Tu savais où tu allais.
Mais jamais tu ne t’ai glissé dans la peau du malade,
A attendre la mort venir.
Chaque jour tu as voulu profiter de ta petite roulée,
dehors avec tes proches.
Tu es resté fidèle à toi même.

La larme que tu versas
Signa ton consentement.
« ok d’accord, on y est. »
Même dans les derniers instants,
Endormi par les calmants et anti-douleurs,
Tu semblais être debout.

Lucide,
Savourant l’amour qui t’entourait,
Tu as trouvé la force
De rester un homme debout.